Tome de l'oubli


L'ÉVEIL D'AERENDIR

Le vent caressait les hautes herbes d'une plaine immaculée, portant avec lui le doux murmure d'un monde naissant. C'est sous ce ciel vierge que les premières silhouettes s'éveillèrent. Humains, Elfes, Nains, Orcs, Gnomes, Mindiaes, Changepeaux et Hommes-bêtes... Tous ouvrirent les yeux presque au même instant, arrachés à un sommeil sans rêves. Leurs esprits étaient vides, lavés de toute mémoire par la magie des Valinars. Ils ignoraient tout de la guerre divine, de la trahison de Talkor et de la terre d'Useris d'où ils avaient été exilés.

Il y eut d'abord la panique. Personne ne savait son propre nom, ni comment allumer un feu ou construire un abri. La confusion régnait sur la plaine, rythmée par les balbutiements et les regards effarés. Une elfe, frissonnante sous la brise matinale, fut l'une des premières à oser briser le silence :

  • Est-ce que quelqu'un... se souvient de la veille ? murmura-t-elle, la voix nouée par l'angoisse.

Personne ne répondit. Mais l'instinct de survie ne tarde jamais à prendre le dessus. Un homme, dont les larges épaules et le regard perçant rassuraient naturellement ceux qui l'entouraient, ramassa une lourde branche tombée au sol. Il s'avança au centre de la foule hétéroclite.

  • L'orage gronde au loin et la nuit finira par tomber, dit-il d'une voix calme, mais chargée d'autorité. Oublions hier pour l'instant. L'urgence est à l'eau, à la nourriture et à l'abri. Restons groupés.

LA FONDATION DES ROYAUMES

Les premières années furent rudes, dictées par la simple loi de la survie face à une nature sauvage et indomptée. Mais au fil des saisons, l'amnésie collective n'effaça pas les instincts profonds de chaque peuple. Guidés par des affinités qu'ils ne s'expliquaient pas, les groupes finirent par se séparer de manière pacifique pour suivre leur propre voie.

Menés par le meneur humain des premiers jours, les hommes marchèrent vers l'Ouest. Après des mois d'errance, ils découvrirent une immense vallée fertile, au centre de laquelle se dressaient les vestiges immaculés d'une cité bâtie de pierre blanche et d'or. C'était l'œuvre d'Otar, érigée secrètement pour accueillir ses créations. Épuisé mais émerveillé, le meneur s'agenouilla aux portes de la ville.

  • C'est ici que l'on s'arrête, souffla-t-il, posant un regard soulagé sur son peuple exténué. Les dieux nous ont préparé ce sanctuaire. Nous l'appellerons Otaran, en l'honneur de notre créateur.

Pendant ce temps, à l'Est, les Elfes se sentirent irrésistiblement appelés par l'odeur de l'humus et le chant des feuilles. En pénétrant sous la canopée millénaire de Daralïn, ils s'apaisèrent instantanément. Leur souveraine ne posa pas de première pierre ; elle chuchota aux grands arbres, et l'architecture sylvestre naquit d'une symbiose parfaite avec la nature.

Les Nains, quant à eux, levèrent les yeux vers les cimes acérées. Le froid ne les repoussait pas, il semblait au contraire les revigorer. Un ancien, caressant la paroi rugueuse d'une falaise, ferma les yeux.

  • Sentez-vous la chaleur sous la roche ? murmura-t-il, un léger sourire se dessinant sous sa barbe hirsute. La montagne est vivante. Karaz Arek y trouvera sa place.

En quelques décennies, Aerendir fut métamorphosé. Les campements de toile et de bois laissèrent place à des fondations solides. L'ingéniosité des Gnomes donna naissance aux ateliers mécaniques de Merignon, et la vie reprit ses droits.


PREMIÈRES FRICTIONS

Un siècle s'écoula. Les campements de fortune et les refuges divins étaient devenus de véritables cités-états. Cependant, une réalité démographique rattrapa bien vite le continent : la population humaine, dont la vie était bien plus courte que celle des elfes ou des nains, se démultipliait à une vitesse fulgurante. Pour soutenir ses familles toujours plus nombreuses et développer la cité, Otaran avait faim. Faim de terres, et faim de bois.

Les bûcherons humains s'enfoncèrent fatalement sur les lisières du territoire elfique. Le premier grand Conseil d'Aerendir fut alors organisé sous une vaste tente neutre, à la croisée des royaumes, dans l'espoir de réguler ces frontières naissantes.

Le roi humain, les traits tirés par la fatigue et les doléances de son peuple, tenta d'expliquer sa position.

  • Comprenez-nous, soupira-t-il en s'adressant à la représentante elfe. Nos hivers sont redoutables et nos villes débordent. Nous ne coupons pas vos arbres par mépris, mais parce que nos enfants ont besoin de toits et de chaleur pour survivre.

La reine elfe l'écouta en silence. Son visage était empreint d'une profonde tristesse, mais sa voix demeura ferme.

  • Je comprends votre fardeau, répondit-elle d'une voix douce. Mais vous ne prélevez pas, vous arrachez. La forêt de Daralïn est vivante, elle saigne à chaque arpent que vous rasez. Si vous ne ralentissez pas cette frénésie, la terre elle-même finira par se retourner contre vous.

De l'autre côté de la table, le conflit était tout aussi brûlant entre les Nains et les Orcs. Les Orcs, peuple de chasseurs nomades, trouvaient de moins en moins de gibier. Le bruit perpétuel des forges de Karaz Arek et la suie qui polluait les ruisseaux faisaient fuir les bêtes vers le nord. Le chef orc, s'efforçant de réfréner la colère qui bouillonnait en lui, gronda :

  • Vos machines infernales font trembler nos vallées. Les hardes fuient, et nos chasseurs reviennent le ventre vide. Vous devez cesser d'éventrer nos plaines !

Le seigneur nain croisa les bras, intraitable derrière sa barbe tressée de métal.

  • Nous ne pouvons pas éteindre nos forges à chaque fois qu'un troupeau s'effraie. La montagne nous offre ses richesses, et nous n'avons que la roche pour prospérer. Allez chasser plus loin.

Le chef orc se pencha rudement en avant, ses crocs frôlant presque le visage impassible du nain.

  • Si nous n'avons plus de bêtes à chasser, siffla-t-il, nous chasserons ceux qui nous affament.

Les discussions s'enlisèrent rapidement. Chacun repartit convaincu de son bon droit, incapable de faire les concessions qui menaceraient le confort ou la survie des siens. La diplomatie venait d'échouer face aux nécessités vitales de chaque race.


L'AUBE DE LA GUERRE

L'étincelle finit inévitablement par embraser la plaine. L'hiver suivant fut le plus meurtrier de l'histoire naissante d'Aerendir. Poussés par le froid extrême et la rareté du bois mort, un groupe de bûcherons humains brava l'interdit et pénétra profondément dans les bosquets sacrés de Daralïn. Les flèches d'avertissement des sentinelles elfes manquèrent leur cible, l'escalade fut immédiate. Le premier sang coula sur la neige.

Presque simultanément, dans les contreforts de l'Est, des tribus orcs acculées par la famine prirent d'assaut un convoi de ravitaillement nain. Ils massacrèrent la lourde escorte en armure afin de piller les réserves de grain et de viande salée.

Lorsque les rapports parvinrent à Otaran, le roi humain ferma les yeux, accablé par le poids de ses futures décisions. Lorsqu'il se tourna vers ses généraux, toute once de compromis avait déserté son visage.

  • Ils nous condamnent à geler dans nos foyers au nom de leurs traditions, dit-il sobrement, le regard dur. Préparez les milices. Nous prendrons ce dont notre peuple a besoin.

Ainsi naquirent les Guerres de l'Oubli. Le rêve d'une coexistence paisible sur Aerendir s'était brisé, supplanté par la plus froide et terrible des lois : celle de la survie.


LES GUERRES DE L'OUBLI

Les conflits dégénérèrent rapidement en massacres ouverts. La première véritable bataille eut lieu à l'orée de Daralïn, lors de ce qui serait gravé dans l'histoire sous le nom de **La Bataille des Cendres Vertes**. Sous les ordres directs de leur roi, les bataillons d'Otaran tentèrent d'incendier une frange de la forêt pour forcer les Elfes à reculer et sécuriser de nouveaux espaces. Mais les Humains sous-estimèrent grandement leurs adversaires. La forêt elle-même se rebella. À l'appel de la reine elfe, les arbres s'animèrent, fouettant les soldats de leurs lianes épineuses, tandis que d'immenses bêtes sylvestres, sorties de leur sommeil millénaire, piétinaient les lignes de front. L'armée humaine, terrifiée par la magie brute de la nature, fut contrainte à une retraite humiliante. Ce jour-là, l'Humanité apprit que la magie était une arme bien plus meurtrière que le fer.

Pendant ce temps, à des lieues de là, les Nains subissaient l'assaut féroce de la coalition orc lors du **Grand Siège de Karaz Arek**. Exaspérés par la faim, les Orcs de Gun’Nugub avaient unifié plusieurs tribus autrefois rivales pour lancer une vaste offensive contre les grandes portes de pierre de la forteresse naine. Les vagues successives d'Orcs, armés de lances rudimentaires et d'une force herculéenne, se heurtèrent à l'ingéniosité naine. Les Nains ripostèrent avec leurs premières armes de siège mécaniques et des barils de poudre noire rudimentaire qui déchiraient les rangs ennemis dans des gerbes de feu. Les Orcs, pourtant repoussés, mirent en place un blocus impitoyable, privant les Nains d'accès à la surface et les confinant dans leurs cavernes enfumées.

La violence de ces affrontements entraîna des répercussions sur tout le continent. Face à l'escalade, le marché de la guerre fleurit. Les Gnomes de Merignon, prudemment restés à l'écart des combats directs, y virent une opportunité de survie. Ils commencèrent à vendre leurs plans d'ingénierie et leurs gadgets meurtriers au plus offrant, armant les Humains d'arbalètes à répétition perfectionnées et fournissant des remèdes alchimiques aux Nains assiégés. La guerre n'était plus seulement une question de ressources primaires, elle était devenue une industrie mortelle.

Aerendir était fracturé. Les premières alliances fragiles et opportunistes virent le jour. D'un côté, certains clans humains, épuisés par les ripostes elfiques, proposèrent un pacte militaire aux Nains en échange de métaux et d'acier pur. De l'autre, des marginaux elfes, bannis pour leur extrémisme, se rapprochèrent secrètement de clans Changepeaux pour organiser des guérillas meurtrières contre les patrouilles humaines. La méfiance et la haine avaient empoisonné l'héritage innocent de leur réveil.

Ce fut au cœur de ce chaos, alors que les champs de bataille se multipliaient et que l'espoir d'une trêve semblait enterré sous les cendres, que les peuples mortels se rendirent compte d'une vérité troublante : les Valinars, leurs supposés divins protecteurs, n'étaient jamais intervenus. Les mortels comprirent alors que s'ils voulaient que ce monde survive à leurs propres erreurs, ils allaient devoir y forger leur propre lumière.

FIN DU TOME DE L'OUBLI